"La chanson est expansion dans le passé, la photo finitude. La chanson est le sentiment heureux du temps, la photo son tragique. J'ai souvent pensé qu'on pourrait raconter toute sa vie seulement avec des chansons et des photos"

Annie Ernaux




mercredi 30 juin 2010

Le cubisme cinématographique


Elephant - Gus Van Sant (2003).

J'aimerais vous parler de ce film et vous montrer en quoi il est, de mon point de vue, une formidable réussite. Ca risque d'être peut-être un peu long, alors prenez un siège ou zappez-moi :-)

- Il y a tout d'abord le fait que ce film ne montre aucun militantisme et n'insiste sur aucun élement particulier qui expliquerait la motivation de ces tueurs. Ne pas porter de jugement sur un tel évènement me semble essentiel. Du coup, cette absence de prise de position lui donne la liberté d'adopter une forme poétique. Notez les couleurs pâles, délavées et les "déplacements incessants de monades silencieuses, de particules solitaires dans un espace vide, désert, fantomatique"...

- Fidèle à sa veine expérimentale, Gus Van Sant décompose, déconstruit son récit : le déroulement des faits est vu à travers des points de vues différents et l'action va être répétée et démultipliée. Ainsi, la temporalité se fait "malléable" et est soumise au principe de non linéarité. Vous avez dû remarquer que la narration n'est pas traditionnelle et ne répond pas au schéma "classique" d'une histoire qui se déroule chronologiquement. Ici, elle n'est pas linéaire, elle est éclatée, et se cristallise précisément au moment de la fusillade, ce moment que le réalisateur choisit pour enchaîner des plans qui montrent chacun un point de vue et qui en fait, se superposent dans le temps. Je suis clair là ? Vous me comprenez ? ;-)

- Gus Van Sant ne filme en fait rien d'autre que des corps qui marchent, filmés de dos en travelling avant, en plans-séquences, qui étirent le plan jusqu'à une durée infinie, interminable. C'est aussi là que réside la force de son film, comme si la violence des évènements était estompée par la lenteur des images, par une mise en scène "théâtrale" de ses personnages.

- Comme vous l'avez compris, le temps est une préoccupation majeure du film ; j'irai même jusqu'à dire qu'il fait partie intégrante du scénario : le temps est tantôt étiré, tantôt superposé, mais n'est jamais à l'image de ce que nous connaissons.

- Il y a aussi un énorme travail de montage visible surtout dans les séquences charnières du film reprises sous différents points de vue où il filme des croisements de personnages à la perfection. Tous les déplacements sont savamment orchestrés.

- En somme, ce film est en quelque sorte un "objet" cubiste dont la pluralité des points de vue sur l'action a pour but d'empêcher tout point de vue unique et qui brise l'ordre chronologique classique fondé sur des rapports causaux pour mieux se détacher de tout schéma déterministe, ou si vous préférez, un rubik's cube dont l'image reconstituée serait cette tuerie et chaque facette représenterait une même scène de la fusillade vue d'un angle différent... A nous de reconstituer l'histoire !

Vous l'aurez compris, j'aime ce film :-) Et de mon point de vue, ce film n'est pas seulement beau mais est d'une intelligence remarquable.
Maintenant, si vous aviez des avis sur ce film, ce serait sympa de les faire partager :-)

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